Chiffre et chiffreur

Le Chiffre est l’appellation traditionnelle des services du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères en charge du cryptage et du décryptage des correspondances diplomatiques entre celui-ci et les postes diplomatiques. Autrefois, le codage de cette messagerie était effectué en remplaçant les lettres par des chiffres, d’où cette appellation qui a été conservée. De nos jours, le cryptage est effectué à l’aide des ordinateurs et change au bout de quelques heures, ce qui est un moyen efficace de protéger la confidentialité des échanges. Et c’est aussi la raison pour laquelle les chiffreurs sont devenus des informaticiens et ont pris l’appellation, qui est aussi celle de leur corps, de Secrétaires des systèmes d’information et de communication (SSIC).

Le corps des secrétaires des systèmes d’information et de communication appartient au personnel de rang diplomatique relevant aujourd’hui de la catégorie A de la fonction publique française. Le corps, anciennement de catégorie B, a accédé à la catégorie A, fort justement, par décision de M. Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères, au cours de l’année 1998[1].

Les fonctions d’un SSIC sont par définition celles du secret : il a la responsabilité du cryptage et du décryptage des télégrammes diplomatiques codés dits « chiffrés » que s’échangent le ministère des Affaires étrangères et les ambassades parmi d’autres formes de communications réorganisées en 2014 d’où il ressort que les télégrammes sont désormais réservés aux dossiers les plus importants (voir cette rubrique). Il a également la charge de la conception et de l’application des procédés de chiffrement, de même que celle de la maintenance du matériel informatique de chiffrement. Aussi les SSIC sont-ils astreints dès leur prise de fonction – à l’issue d’un recrutement sur concours ou au choix – à une prestation de serment par laquelle ils s’engagent selon les termes mêmes du statut à : « garder le secret de toutes les communications, de quelque nature qu’elles soient dont ils pourraient avoir connaissance dans l’exercice ou à l’occasion de leurs fonctions »[2]. La violation de ce serment conduit à des sanctions disciplinaires et pénales (article 226-13 du code pénal).

Les SSIC-contrôleurs ont directement en charge, tant à l’administration centrale que dans les postes diplomatiques et consulaires, l’encadrement des agents du chiffre. Leur statut mentionne notamment qu’« ils décident des moyens et voies de chiffrement et de transmission et en assurent la coordination ».

Exemple : Lettre que Paul Claudel, alors ambassadeur au Japon, adresse au Quai d’Orsay, en faveur d’un jeune chiffreur de son ambassade (Extraits)[3]. Pour comprendre la démarche de l’ambassadeur il faut se souvenir que les chiffreurs n’avaient pas le droit de convoler avec un conjoint étranger, sauf dérogation exceptionnelle donnée par le ministre.

«  Ambassade de France au Japon

Tokyo

23 janvier 1924

Mon cher Hermite,

Le pauvre Lortat-Jacob me prie de vous écrire pour intervenir en sa faveur et lui obtenir l’autorisation d’épouser l’élue de son cœur que d’ailleurs il m’a présentée et qui me paraît une femme parfaitement convenable. Elle appartient à une bonne famille, relativement aisée, et n’est nullement une grue. Mais les filles selon la coutume japonaise n’ont pas grande importance et les parents s’en débarrassent comme ils peuvent souvent au moyen de ces demi-mariages que la coutume autorise et qui entraînent avec eux une promesse de réalisation légale le plus souvent tenue. La question du secret qui s’impose aux chiffreurs ne constitue pas une objection sérieuse. Le Gouvernement ne peut exiger d’un célibataire encore jeune la séquestration d’un ermite. Dès lors au point de vue de la sécurité quelle est la différence d’un mariage ou d’un collage ou des amours de maison de thé ? La première solution présente au contraire infiniment plus de garanties. Enfin si le chiffreur est en possession des secrets de l’ambassade, combien davantage l’interprète ? Or vous savez que B. vit en plein dans un milieu japonais, d’ailleurs médiocre. Le mariage de Lortat ne peut donc rien changer aux dangers d’indiscrétion dont je suis entouré et qui ne deviendraient d’ailleurs graves qu’en cas de tension diplomatique bien improbable.

Evidemment Lortat est un gentil garçon et je suis un peu attristé de le voir s’enliser dans la vie japonaise mais que faire ? Avec son traitement et la perspective d’une vie difficile à l’étranger, il lui sera toujours impossible d’épouser une Française. Ici il se trouvera heureux et des agents qui se trouvent heureux au Japon dans les conditions que notre Gouvernement leur fait il n’y en a pas beaucoup. Si l’on veut conserver ces petits employés de plus en plus difficiles à recruter, il faut tout de même faire fléchir les règlements ou du moins fermer les yeux. Je vous demande donc une intervention favorable. Paul Claudel. »

[1] Annonce faite par le ministre devant l’Assemblée nationale à l’occasion de la discussion budgétaire, le 5 novembre 1997.

[2] Art. 41, décret 69-222 du 6 mars 1969 relatif au statut particulier des agents diplomatiques et consulaires, JORF du 13 mars 1969 repris par l’article 41 du décret 96-366 du 24 avril 1996, JORF  du 3 mai 1996.

[3] Archives du ministère des Affaires étrangères, Paris, Fonds personnel Paul Claudel.

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